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Publié le jeudi 1 décembre 2005

Jeudi 1 décembre 2005
altérnance au maroc

1

TRANSITION DÉMOCRATIQUE AU MAROC ET ESPACE DE PARTICIPATION : UN APERÇU

Raphaëlle Valay-Nadeau1

En 1996, le Maroc entame une transition démocratique. Cette transition, perçue par

plusieurs membres de la société civile nationale et internationale comme très positive, est

aujourd’hui critiquée. Cet article, présenté dans le cadre des séminaires inter-universitaires du

CERD, a comme but de dresser un portrait très sommaire des conditions historiques, politiques et

sociales qui ont modelé le processus démocratique en cours au Maroc.

Influences internationales sur le sol marocain : historique

Dès le début du XIXe siècle, les relations entre l’Europe, les États-Unis et le Maroc sont

bien établies. D’un point de vue stratégique le Maroc, de part son emplacement géographique,

représente pour toute puissance un pied à terre très enviable. La France et les États-Unis sont les

deux acteurs les plus présents sur le sol marocain. Tous deux luttent pour devenir l’allié

principal du Maroc. Plusieurs accords, dont ceux signés lors de la conférence de Madrid2 et celle

d’Algésiras3, accordent, entre autres, aux Américains et aux Français des privilèges importants.

La politique de «La Porte Ouverte» est le plus grand acquis des forces occidentales

présentes aux Maroc. Cette politique consacre le droit aux nations signataires de commercer au

Maroc tout en n’étant point soumis aux lois marocaines ; elles sont exonérées d’impôts, ne sont

pas contraintes juridiquement, peuvent désigner des protégés marocains qui bénéficient des

mêmes privilèges, etc…(Berramdame, 1987 : 24). Bref, ces ententes permettent aux Américains

et aux Européens de créer des enclaves autonomes sur le territoire marocain.

Cependant, les tensions entre l’empire américain et l’empire français se font sentir. Les

États-Unis, selon leurs constitutions, sont anticolonialistes. La France est une force coloniale.

Les États-Unis reconnaissent l’indépendance des peuples; la France les asservit. Dans ce

contexte, la France qui depuis 1870 a des colonies en Algérie ne voit pas d’un bon oeil les

relations marocco-américaines. Par ailleurs, l’instabilité interne du Maroc ainsi que les alliances

qui pourraient se créer entre le peuple algérien et le peuple marocain inquiètent la France.

Conséquemment en 1912, l’empire français propose au Maroc un protectorat ayant comme

1Raphaelle Valay-Nadeau est étudiante en maîtrise au département d’anthropologie de l’Université de Montréal, où

elle a, par ailleurs, complété son baccalauréat. Elle s’intéresse particulièrement au développement politique et social

et à l’influence de l’économie politique internationale sur ce dernier. À ce jour, elle a effectué deux séjour au Maroc

auprès d’associations diverses, au cours desquels elle a pu se sensibiliser à la problématique du développement

démocratique de ce pays.

2Eut lieu en 1880, Le Makhzen convoqua la conférence de Madrid pour réformer ou abolir le “système de protection

généralisé [qui] constituait un véritable transfert de souveraineté au profit des États Européen et des États-Unis…elle

déboucha sur l’institutionnalisatoin de la ‘Porte Ouverte’… Elle fut le point de départ d’un processus coloniale”

(Berramdane, 1987:24).

3 Eut lieu en 1906. La France et l’Espagne se divisèrent le Maroc alors même que cette conférence reconnaissait

l’indépendance et la souveraineté de ce pays. Les États-Unis ne réagir pas en faveur du Maroc malgré ses demandes

(Berramdane, 1987:29).

2

objectif officiel de pacifier les tribus dissidentes et comme objectif moins avoué, de s’imposer

comme allié principal du Maroc et d’assurer la sécurité de la colonie voisine.

De prime abord, l’entente signée avec la France accorde à celle-ci un statut de

délégataire. Mais, progressivement, elle tente de s’imposer comme pouvoir incontournable. En

1930, la France fait proclamer le dahir berbère et espère ainsi diviser le peuple marocain pour

mieux régner. Malheureusement pour elle, sa stratégie échoue et le mouvement national pour

l’indépendance prend son envol.

L’Istiqlal4 est le premier parti officiel du Maroc et lutte activement pour l’indépendance.

Plusieurs autres partis se forment également au cours de cette période et se joignent à la lutte.

Les militants du mouvement national espèrent qu’en combattant pour l’indépendance, ils se

libéreront non seulement des colonisateurs mais également du système monarchique. Pour

certains militants, la mise en place d’un système politique fondé sur un parti unique est la voie à

suivre ; pour d’autres, moins nombreux, la république est la solution. L’histoire prendra un

chemin bien différent.

Durant le protectorat, Mohammed V, mis en place par les Français pour son apparente

docilité, s’avère beaucoup plus solidaire de son peuple et est contraint, par nul autre que les

Français, à l’exil5. Ce geste eu des répercussions sur l’ensemble du mouvement nationaliste. Le

peuple marocain transforme Mohammed V en symbole de leur oppression et lui voue une estime

inconditionnelle. Tous se battent pour le retour du souverain, les partis politiques y compris. La

donne change et les partis qui espéraient se débarasser du roi, luttent pour son retour. Le

symbole du roi unificateur est renforcé. A son retour, 5 ans plus tard, en 1955, le peuple entier

l’acclame. Pour la première fois dans l’histoire du Maroc, tout le pays reconnait le pouvoir

politique et spirituel d’un souverain. L’année suivante, en 1956, le Maroc acquiert

l’indépendance, et Mohammed V est considéré comme le libérateur du peuple. La monarchie

semble être là pour rester. A partir de 1960, les partis de l’opposition reprennent activement leur

lutte dans l’espoir de réduire les pouvoirs du palais.

Au cours du protectorat francais, les relations entre les États-Unis et le Maroc sont mitigées.

Quoiqu’ils supportent l’indépendance du Maroc, celle-ci facilitant grandement l’exploitation du

pays, les États-Unis ne veulent pas mettre en jeu leur relation avec la France. Par conséquent, ils

aident secrètement le mouvement national tout en supportant fréquemment l’autorité française au

Maroc.

4 Parti nationaliste marocain fondé en 1943. Il appuya l'action du sultan Muhammad V et joua un grand rôle dans la

lutte pour l'indépendance, acquise en 1956. En 1959, une scission se produisit en son sein : l'aile gauche forma, sous

la direction de Ben Barka, un parti d'opposition aux options nettement socialistes, l'Union nationale des forces

populaires (UNFP). Sous le règne de Hassan II, les deux tendances se sont rapprochées.

(http://fr.encyclopedia.yahoo.com/articles/i/i0003205_p0.html)

5 Mohammed V Sidi Mohammed ben Youssef (Fès, 1909 — Rabat, 1961). Sultan alaouite (1927), puis roi (1957 -

1961) du Maroc. Il accepta d'abord de collaborer avec la France mais, après la Seconde Guerre mondiale,

commença à revendiquer l'indépendance de son pays. Paris suscita alors contre lui l'opposition des tribus berbères et

du pacha de Marrakech, le Glaoui. Déposé (1953), exilé en Corse, puis à Madagascar, il fut, devant la dégradation

de la situation, rappelé en 1955 par la France, qui reconnut l'année suivante l'indépendance du Maroc. Jouissant d'un

grand prestige, il prit le titre de roi en 1957 et mena une politique caractérisée par la modération et la prudence,

appuyant la lutte du FLN en Algérie tout en évitant une rupture avec la France.

(http://fr.encyclopedia.yahoo.com/articles/m/m0506527_p0.html#m0006531.1)

3

Au cours de la deuxième guerre mondiale, un rapprochement s’effectue entre le mouvement

national et les Etats-Unis entre autres grâce à la proclamation de la Charte de l’Atlantique6 qui

malgré la déclaration du maintien de la politique de «Porte ouverte», proclamait le droit des peuples

à disposer d’eux-mêmes (Berramdane, 1987 : 52). Ce double jeu se perpétua tout au long du

protectorat et permit aux États-Unis de garder, plus ou moins, «bonne figure» tant auprès des

autorités marocaines que française.

Après l’indépendance, l’intronisation d’Hassan II qui affichait ouvertement son faible pour

les États-Unis facilita la crystalisation des relations marocco-américaines. Le Maroc, quoiqu’il

affirmait pratiquer une politique de non-alignement et quoiqu’il effectua des glissements

sporadiques et stratégiques vers le camp communiste durant la guerre froide, se déclara

régulièrement comme étant ontologiquement lié à l’Occident en général et aux États-Unis en

particulier (Berramdane, 1987 : 101). Dès le début des années 1960, l’aide américaine au Maroc est

incontestablement l’une des plus considérables. À partir de 1963, cette aide véritable se transforme

en prêt pour des programmes de développement qui devaient, bien entendu, favoriser les échanges

avec les États-Unis (Berramdane, 1987 : 276). Ces relations se sont perpétuées jusqu’à aujourd’hui

grâce à l’instauration des programmes d’ajustement structurel (PAS) qui favorisent toujours

l’Occident. Depuis la mise en place des PAS, le Maroc a signé les accords de l’Organisation

mondiale du commerce (OMC), a entrepris des démarche dans le but d’adhérer aux accords de

libre-échange avec la communauté européenne prévue pour 2010, etc...

Monarchie constitutionnelle à la marocaine

En 1962, la première constitution marocaine est proclamée et, comme dans toutes celles

qui la suivront, l’article premier déclare que «le Maroc est une monarchie constitutionnelle,

démocratique et sociale» (Cubertafond, 1997 : 17). Cette constitution instaure un régime

parlementaire bicamériste, accorde le droit d’expression, d’association, d’opinion, etc...

Malheureusement, Mohammed V meurt peu après, et son fils ainé, Hassan II, est intronisé.

Confrontées aux luttes incessantes avec l’opposition qui revendique plus de pouvoir, à la

population qui se mobilise et aux problèmes frontaliers avec l’Algérie, Hassan II déclare l’état

d’exception en 1965. Pendant 5 ans, les membres des partis d’opposition et toutes personnes

susceptibles d’être sympathisantes subissent une répression féroce. Emprisonnements, tortures et

disparitions sont le lot de la majorité des militants. Hassan II quant à lui reprend le contrôle total

des institutions politiques. En 1970, l’état d’exception est levé et une nouvelle constitution,

conçu par Hassan II, est proclamée et consacre sans équivoque la prééminence de la monarchie

(Berramdane, 1987 : 289). Quoique l’article premier reste inchangé, le bicamérisme et les droits

politiques sont grandements restreints. Deux autres constitutions semblables seront élaborées par

Hassan II et son comité constituant, en 1972 et 1992.

Cette dernière suscite un vent de contestation au sein de l’opposition (bloc

démocratique). Trop peu de changements y sont inclus. Le partage des pouvoirs reste minime.

Le roi proposait de faire accéder l’opposition aux responsabilités «sans que cela le prive pour

6 Résultat de la conférence de l’Atlantique qui eut lieu au mois d’août 1941 au large de Terre-Neuve et qui

réunissait, à quelques mois de Pearl Harbor, Churchill et Roosevelt (Berramdane, 1987:51).

4

autant de sa liberté de décision» (Leveau, 1998 : 14). Certains membres de partis choisissent de

boycotter les discussions entourant la constitution de 1992. Finalement en 1996, la cinquième

constitution en moins de 35 ans est acceptée par consensus par tous les acteurs politiques et un

processus électoral est enclenché. Répondant aux exigences des institutions internationales

(Fond monétaire international-FMI, Banque mondiale-BM), cette constitution fait revivre le

bicamérisme, propose la régionalisation, la prise de décision consensuelle et accorde à tous la

liberté d’entreprendre. Elle représente pour les observateurs internationaux et pour plusieurs

membres de la société civile marocaine un espoir de démocratisation réelle.

Transition démocratique

En réalité, peu la distingue de la constitution de 1992. L’opposition qui veut détenir le

pouvoir exécutif se voit privée du contrôle des quatre ministères fondamentaux pour diriger un

pays. Les ministères de l’Intérieur, des finances, des affaires extérieures et de la religion restent

sous le joug du roi (Ramonet, 1999 : 1). De plus, en appliquant le principe de régionalisation, les

gouverneurs, rattachés au ministère de l’Intérieur, obtiennent la majeure partie du pouvoir, du

moins en milieu rural (Cubertafond, 1998 : 141). Finalement, le roi désigne parmis les élus le

premier ministre et ensuite, il s’inspire des propositions de ce dernier pour nommer les ministres.

Force est de constater que le partage des pouvoirs est encore restreint.

Par ailleurs, le souverain dispose d’une deuxième constitution qui le positionne au-dessus

de tout. Cette supra-constitution se reflète dans l’article 19 et avance que «le Roi, commandeur

des croyants, Représentant Suprême de la Nation, Symbole de son unité, Garant de la pérennité

et de la continuité de l’Etat, veille au respect de l’Islam et de la Constitution. Il est protecteur

des droits et libertés des citoyens, groupes sociaux et collectivités.» et «Il garantit l’indépendance

de la Nation et l’intégrité territoriale du Royaume dans ses frontières authentiques»

(Cubertafond, 1997 : 66).

Depuis le début des discussions sur la transition démocratique, Hassan II soutient l’idée

d’une monarchie constitutionnelle à la marocaine. Il affirme qu’on ne peut importer un système

politique d’ailleurs et l’appliquer tel quel dans un autre pays. Le système politique doit être

organisé en fonction du contexte national. Au Maroc, c’est l’article 19 (voir plus haut) qui pose

les balises du système. Dans ce contexte et à titre de Commandeur des croyant, Hassan II avance

que «l’Islam lui interdirait de mettre en place une monarchie constitutionnelle dans laquelle le

souverain délèguerait tous ses pouvoir sans gouverner» (Cubertafond, 1997 : 68).

Par conséquent, au sein de la monarchie constitutionnelle à la marocaine, le souverain est

non seulement perçu comme un symbole de l’unité nationale mais possède le pouvoir suprême.

Tous les espaces politiques, sociaux et/ou économiques sont directement ou indirectement

contrôlés par lui. Il possède un droit de veto sur tout et ce, malgré la présence d’un

gouvernement élu par le peuple.

Démocratie et l’élite marocaine

De plus, l’allégeance et le réseautage au sein de l’élite restent au Maroc les pilliers du

système politique. Certes les esprits vifs pourraient facilement avancer que dans nos démocraties

5

occidentales ces éléments sont également fondamentaux pour supporter le système en place.

Ceci dit cela ne légitime en rien ce type de fonctionnement mais remet plutôt en cause la nature

de nos démocraties. En ce qui à trait au réseautage et à l’allégeance au Maroc, M. Benhaddou

souligne que les élites marocaines constituées de trois familles principales, forment un réseau

tentaculaire présent dans toutes les sphères de la société (1997: 17). Les Chorfas, les Oulémas et

les Marchands sont les acteurs prédominants des sphères politiques, économiques et sociales

depuis plus d’un siècle. Grâce au népotisme et aux alliances matrimoniales, ces groupes sont

aujourd’hui à la tête des plus grandes entreprises, détiennent des postes clés dans les

administrations et sont propriétaires des plus grandes terres agricoles. Ils ont été les plus grands

bénéficiaires de la nationalisation des entreprises et de la redistribution des terres qui ont eu lieu

peu de temps après l’indépendance.

Les technocrates, issus pour la plupart de ces grandes familles, forment aujourd’hui la

couche la plus active de l’élite marocaine. Ce nouveau mode de fonctionnement, basé sur la

compétence plutôt que sur les relations familiales, exerce une pression importante sur le système

traditionnel fondé sur le népotisme et cause des tensions entre les consanguins et les

technocrates. Par contre, ces technocrates ont réussi pour la plupart grâce au statut de leur

famille qui leur a permi d’entrer aux bonnes écoles (Benhaddou, 1997 : 117).

Cette couche de la société, selon certains, est l’élément interne qui a poussé le souverain

a instaurer une transition démocratique. La reconversion de secteurs importants des élites

technocratiques et bureaucratiques en bourgeoisies d’affaire entraîne inévitablement une

transformation de l’élite politico-administrative. «Les élites politiques dirigeantes au sein de

l’État tendent de plus en plus à prendre appui sur ces bourgeoisies» (Nair, 1997 : 13). Ainsi se

creuse le gouffre entre la minorité qui profite de la libéralisation et la majorité qui en est victime.

Cet état mène à la crise de légitimation du pouvoir en place.

« L’État tend alors à monnayer cette crise par une modification des règles

politiques. Jusque-là, il pouvait arguer de la nécessité d’un système

autoritaire…pour assurer le ‘développement’, car il offrait, en échange, des

allocations aux couches constituant sa base sociale. Mais, à court de ressources, il

s’est retrouvé confronté à des demandes fortes s’incarnant souvent…dans des

revendications politiques de pluralisme et de démocratisation…si le changement

économique entraîne une forte demande de démocratisation politique, le même

mouvement accroît la pression sociale des couches pauvres et exclues, au point de

menacer tout le système…Cette contradiction, pour l’instant insoluble, constitue

le noyau de l’actuelle transition. Sociologiquement, elle manifeste l’impossibilité,

pour le système, de concilier la mobilisation verticale des couches intégrées –

autrement dit leur volonté d’améliorer leur position sociale comme de moderniser

le système politique – d’avec la mobilisation horizontale des couches laissées

pour compte. D’où la mise en place de régimes de démocraties élitaires

réservées, de fait, aux couches intégrées dans le système. » (Nair, 1997 : 13).

Cette intégration des élites aux dépens de la masse crée un désengagement de cette dernière face

au processus démocratique. La masse, trop peu éduquée, pas suffisamment informée et

complètement désabusée, voit dans le processus démocratique une nouvelle mascarade politique

6

de laquelle elle pourra retirer, au plus, des bénéfices ponctuels en monnaies sonnantes. De plus

l’écart qui sépare le discours politique des conditions de vie de la majorité consolide pour

plusieurs leur scepticisme face à la pertinence d’une transition démocratique.

Bilan des élections de 1997

Le bilan des élections de 1997 semble donner raison aux incrédules. Les fraudes, l’achat

de voix et des pratiques douteuses du ministère de l’Intérieur ont encore une fois marqué la

campagne électorale et les élections. Une fois les élections terminées, les résultats prennent,

dans certaines circonscriptions, plusieurs jours à sortir. Ce retard amène plusieurs à se

questionner au sujet de la véracité des résultats. Le ministère de l’Intérieur, qui dirige les

élections, a des antécédents en ce qui a trait à la manipulation des résultats.

En bout de ligne, la carte électorale est divisée en trois blocs. Le centre, la koutla (bloc

démocratique) et le Wifaq (coalition de partis monarchistes) se partagent à peu près également le

terrain (Leveau, 1998 : 14). Le doute plane, les accusations fusent (Layadi et Rerhaye, 1998:

63). Certains vous dirons que le nombre de députés élus par parti est décidé en coulisse bien

avant les élections. Mais les résultats ne seront pas ouvertement contestés. Quelques exceptions:

deux députés de l’Union socialiste des forces populaires (USFP), démissionnent parce que

convaincus d’avoir remporté leur siège à cause de manipulations et de fraudes. Sur 12 790 631

personnes inscrites sur la liste électorale seulement 58 % est allé voter et de ceux-là 1 085 366

ont annulé leur vote, ce qui, selon certains analystes, doit être un message pris au sérieux»

(Layadi et Rerhaye, 1998 : 216). Le désabusement, la désaffection et l’incrédulité d’une

majorité de Marocains en ce qui a trait au processus démocratique est un problème important

pour le Maroc. Si les autorités ne s’attardent pas a le résoudre, c’est le devenir de la démocratie

qui est en jeu.

Pressions internationales et transition démocratique

Comme mentionné plus haut, c’est entre autres sous la pression internationale que Hassan

II met en branle le processus de transition démocratique de 1996. Cependant, alors que le

discours de liberté et de démocratie est proclamé haut et fort par les institutions de Bretton

Woods (FMI et BM), les conséquences de leurs politiques mènent au renforcement de l’appareil

autoritaire et répressif. Les PAS, appliqués au Maroc et ailleurs, sont généralement reçus par les

populations de façon violente et des protestations massives s’ensuivent. Alors, le gouvernement

en place «doit» contrôler les mouvements contestataires afin de limiter les dégâts. On ne doit

pas oublier que les PAS visent la stabilité économique, cependant celle-ci ne peut être atteinte

sans une certaine stabilité politique qui permet d’attirer les investisseurs. Or, un peuple révolté

est loin d’être rassurant aux yeux étrangers.

Dès lors, les institutions de Bretton Woods ainsi que les pays qui subissent leurs

politiques, font face à un dilemme : les politiques qu’elles imposent, loin de mener au

développement économique et démocratique des pays concernés, entraînent plutôt une

accélération de la paupérisation et une augmentation des répressions. Cette situation mène à la

mise en place de ce que Chossudovsky appelle une «démocratie autoritaire» c’est-à-dire: «des

institutions de façade et d’une parodie de démocratie parlementaire dont le rôle consiste à mener

7

à bien la restructuration économique»(1998 : 30). Les changements politiques qui surviennent

dans les pays soumis au PAS sont donc moins causés par de grands idéaux de démocratisation et

de liberté, mais sont plutôt une conséquence inattendue de la délégitimation de l’État suite à son

retrait de la sphère sociale.

Dans ce contexte, la masse citoyenne n’est pas incitée à participer activement à la sphère

politique ou aux prises de décision qui influencent leur vie. La hiérarchisation, l’élitocratie et les

problèmes sociaux extrêmes sont des obstacles prédominants au Maroc. Pour que la population

soit en mesure d’assumer le rôle de citoyen à part entière, c’est-à-dire celui «qui participe à

l’élaboration de son propre droit» (McAll, 1999 : 27), non seulement des espaces de participation

réels doivent exister mais la population doit avoir les capacités de participer.

Or, en ce qui a trait à la mise en place d’espaces de participation, la constitution de 1996

n’a pas, comme on a pu le voir plus tôt, créé ces espaces car le roi reste le principal constituant,

reste l’initiateur des révisions constitutionnelles, contrôle les ministères clés et continue d’être

l’acteur le plus important du système politique.

Cependant, on doit admettre que depuis 1995, un autre acteur important du processus

démocratique est sans doute la société civile. Selon plusieurs, elle «est là où les politiques ont

échoué.» (Layadi et Rerhaye, 1998 : 160). Avant 1995, «le champ associatif a été longtemps

investi, au nom de l’ouverture démocratique, par des associations à caractère régional bénies par

le pouvoir qui donnait naissance à sa propre société civile» (Layadi et Rerhaye, 1998 : 161).

C’est au sein de la société civile émergente qui se dit fondée sur le civisme, l’indépendance

politique et les principes démocratiques que l’éducation de la participation citoyenne peut se

faire.

Dans le milieu urbain, les associations de droits humains, de droits des femmes, les

associations jeunesses, sont, entre autres, des enclaves où l’éducation à la citoyenneté est un

enjeux important. Malheureusement, la mise en pratique des principes qui sous-tendent la

participation citoyenne est problématique pour plusieurs. On répète souvent, au sein de la

société civile, les pratiques reprochées à l’État. Les principes de démocratie participative, de

consultation et d’équité font trop souvent place à la hiérarchisation et la centralisation des

décisions. Or, pratiquer la démocratie participative est loin d’aller de soi. Pour ce faire, il faut

concevoir une toute autre façon de partager l’information, de prendre des décisions et de

s’impliquer dans tout le processus. Cet apprentissage sous-tend l’accessibilité à des formations

de toutes sortes permettant aux individus d’acquérir les outils et les informations nécessaires afin

qu’ils puissent participer de façon active et éclairée. Par contre, de telles formations impliquant

des notions politiques, économiques et autres sont, au Maroc, difficiles à donner en milieu urbain

et pratiquement impossibles en milieu rural, et ce, pour plusieurs raisons tant techniques que

politiques.

D’abord, pour plusieurs Marocains, la survie est encore le premier souci et peu de gens

ont le temps de suivre des formations. Ensuite, le taux d’analphabétisme étant encore très élevé

(voir plus bas), les individus doivent acquérir une base de lecture et d’écriture afin d’être en

mesure de se tenir au courant. Autrement, ils restent dépendants d’autres personnes pour ce qui

est des informations concernant leur communauté et leur pays. Cette base est presque

8

indispensable à l’acquisition de connaissances plus complexes touchant le politique et

l’économique. Certes, sans cette éducation les membres d’un groupe peu éduqué peuvent

expliciter les besoins qu’ils ressentent mais quand vient le temps de faire des demandes de

subventions ou de communiquer avec les bailleurs de fond, ils deviennent tributaires des experts

extérieurs ou du noble qui a eu la chance d’avoir une éducation. Malheureusement, les

associations qui sont en mesure de donner des formations juridiques, politiques et économiques

sont souvent des associations urbaines qui, faute de fonds et de personnel, ne peuvent se

permettre d’aller dans le milieu rural.

Par ailleurs, comme mentionné plus haut, les contraintes politiques sont encore

prédominantes au Maroc, surtout en milieu rural. Le ministère de l’Intérieur, responsable de la

sécurité d’État, y est très présent et tolère encore très peu de remises en question fondamentales.

D’ailleurs quoique depuis près de dix ans les associations ont, en théorie, accès au milieu rural,

la bureaucratie peut facilement limiter leur présence. Toute personne ou association voulant

desservir les régions rurales doivent d’abord recevoir le sceau d’approbation du caïd

(administrateur de circonscriptions urbaines ou rurales) de la région. Celui-ci, au nom de la

sécurité, peut, de façon discrétionnaire refuser l’accès au demandeur. Certes, tous les caïds ne

sont pas autoritaires et certains respectent le travail des associations, ce qui permet à ces

dernières de faire un travail de conscientisation important dans les communautés. Cependant,

celles qui bénéficient d’une telle tolérance sont encore en minorité. Du reste, toutes les

associations qui travaillent en milieu rural n’ont pas la vocation d’améliorer les capacités de

prises en charge des «bénéficiaires».

Certaines avancent les résistances culturelles pour expliquer leurs réticences à donner des

formations juridiques et politiques aux femmes, par exemple. Elles évoquent la mentalité encore

trop traditionnelle des communautés qui ne sont pas prêtes à accepter de telles innovations. Il est

sûrement vrai que certains acteurs seraient offusqués et déstabilisés par de telles formations mais

le rôle des associations qui prônent les principes démocratiques n’est-il pas d’au moins susciter

la réflexion? Or, plusieurs associations ne veulent même pas rendre disponible des formations

du genre et ne veulent pas les proposer aux membres des communautés où elles travaillent.

Pourtant, dans certain cas, les communautés sont plus enclines au changement que ce que l’élite

locale laisse transparaître. On peut supposer que se ne sont pas les communautés qui refusent de

changer mais plutôt certaines élites locales et certains membres d’association qui bénéficient de

la situation actuelle.

Intronisation de Mohammed VI et espoirs décus

En 1999, l’avènement de Mohammed VI suscite pour la société civile l’espoir que des

changements profonds sont proches. Car malgré l’ouverture démocratique entamée depuis 1996,

trois ans plus tard encore beaucoup d’associations luttent pour obtenir le statut d’utilité publique

qui leur permettrait d’amasser des fonds en toute légalité et ainsi remédier à certains problèmes

de financement qui sclérosent plusieurs d’entre elles. D’autres quant à elles revendiquent tout

simplement le droit d’exister. Beaucoup d’espoirs ont été déçus mais l’intronisation du roi des

pauvres suscite l’espérance de certains.

9

Depuis son arrivée sur le trône Mohammed VI en a surpris plusieurs. Quelques mois

seulement après son couronnement, le jeune roi limoge Driss Basri, jusque là ministre de

l’Intérieur et main de fer du régime hassanien. Il met sur pied de nombreuses commissions

d’enquête, rend visite au Rif, déploie des programmes de développement local, adresse le

problème des disparus et des prisonniers politiques, permet le retour des familles Oufkir et

Serfaty, etc. Bref, le bilan semble positif.

Quoiqu’on ne puisse nier la pertinence de certaines de ses démarches, encore trop reste à

faire. D’abord, sur le dossier des disparus, la commission d’indemnisation7 pour les disparus n’a

reconnu que 112 cas alors que les associations de droits humains en signalent beaucoup plus. De

plus, les familles indemnisées doivent renoncer à toute poursuite de justice si elles acceptent

l’argent car, pour les autorités, le dossier est alors considéré comme clos. Ensuite, quoique

plusieurs associations ont été reconnues dernièrement, plusieurs autres sont encore contraintes à

travailler dans la clandestinité. L’association diplômés enchômagés du Maroc, Transparency-

Maroc et Attac-Maroc font partie de ces dernières. Également, la répression abusive lors de

manifestations demeure encore courante principalement contre les associations de diplômés et

les syndicats qui les supportent. Le plus grand reproche que l’on puisse faire, selon moi, à

Mohammed VI, est de perpétuer ce mode de fonctionnement qui place le roi au-dessus de tout et

qui le garde maître du temps et du politique. Encore une fois plusieurs espoirs sont décus.

En ce qui a trait aux problèmes sociaux, ils sont encore énormes. Si l’on se fie aux

statistiques du PNUD qui sont présentées dans leur rapport sur le développement humain pour le

Maroc, le taux de chômage a eu tendance à augmenter entre 1982 et 1994 pour atteindre 16%.

Quant au FMI, il avance, dans son rapport annuel (Public information notice) de 1998 que le taux

de chômage a atteint 19%. Fait intéressant, ce taux est, selon le FMI, une nette amélioration par

rapport au taux de 1994 qu’il situe à 20.3%. Du reste, l’association marocaine des diplômé
Par karima • 2005-12-01 15:34:32
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